Vous avez de ces mots: un de ces accords qui {font / fait} sens

Tout est question d’équilibre... et de logique.
Tout est question d’équilibre... et de logique. - D.R.

C ’est l’un de ceux qui a eu le courage de ses opinions », lisais-je récemment dans ma correspondance. « Solécisme ! » tonne un expert du français normatif pour qui, dans ce genre de construction, l’accord du verbe au pluriel (qui ont eu) devrait être « une évidence pour tout le monde, […] l’unique formulation intelligente ».

Au risque de m’attirer quelques foudres, j’aimerais prendre un peu de recul face à cette évidence. Le pluriel ne me semble pas s’imposer à tous les coups et le choix du singulier peut se justifier selon le sens donné à l’énoncé. Retour sur l’un des classiques de l’orthographe grammaticale, qui ne vous laissera pas de marbre.

Parfois le pluriel…

Cette chronique a plusieurs fois évoqué des constructions dans lesquelles l’accord peut varier selon le sens. Cette latitude, qui répond au doux nom de syllepse, s’applique fréquemment au nombre, par exemple avec un sujet collectif comme « la majorité des partis », « la plus grande partie des convives ». Ce type de locution déclenche un accord du verbe tantôt au singulier, tantôt au pluriel, suivant que l’on privilégie le noyau (majorité, partie) ou son complément (partis, convives). Il peut aussi y avoir des syllepses de genre  : « C’est une mort tout ce qu’il y a de plus naturelle » (Vialar).

Le sujet de ce billet est une autre illustration d’un choix possible entre deux donneurs d’accord, dans les propositions relatives introduites par <un de(s) + nom ou pronom au pluriel » : un des meilleurs moments qui, une des plus qualifiées qui, un de ceux qui. Va-t-on préférer l’accord au singulier avec le pronom un(e) ou l’accord avec son complément au pluriel ? La réponse peut varier selon le sens que privilégie le locuteur ou le scripteur.

On s’accorde généralement pour recommander un accord au pluriel dans des énoncés comme ceux-ci : c’est l’une des meilleures candidatures qui ont été déposées  ; une des choses qui m’ont le plus frappé, c’est le courage des gens de ce pays ; il est un de ces scientifiques qui ont changé le monde ; une des plus fréquentes erreurs qui sont commises, c’est de sous-estimer l’adversaire.

Dans ces exemples, le pronom relatif possède, certes, un antécédent grammatical au singulier (un, une), mais c’est son antécédent « logique » (Le bon usage, 2016, § 434) qui gouverne l’accord du verbe. En d’autres termes, dans un de ces scientifiques qui ont changé le monde, le locuteur accorde le verbe de la relative avec ces scientifiques parce que ce sont eux qui ont changé le monde, et non un seul parmi eux. Dans une des plus fréquentes erreurs qui sont commises, le locuteur privilégie l’association de qui avec les fréquentes erreurs plutôt qu’avec une seule d’entre elles. Le même raisonnement s’applique aux candidatures qui ont été déposées et aux choses qui m’ont le plus frappé.

Parfois le singulier…

Une relative unanimité s’observe également à propos d’énoncés où l’antécédent « logique » coïncide avec l’antécédent grammatical : en réponse à l’un des détracteurs qui l’interrogeait, il se contenta de sourire ; je me suis lié d’amitié avec l’un des brocanteurs qui m’avait revendu cette antiquité ; une de ces photos qui était perdue dans les papiers de famille m’a particulièrement ému.

L’accord au singulier, dans ces exemples, est régi par la personne ou l’objet qui émerge du collectif : seul le détracteur qui l’interrogeait reçoit de lui un sourire ; parmi les brocanteurs, un seul m’a revendu cette antiquité ; une seule photo m’a particulièrement ému. D’où cette astuce donnée par certains grammairiens : si vous pouvez remplacer le un (ou une) par celui (ou celle), l’accord du verbe au singulier s’impose.

Parfois, la ponctuation vient à la rescousse, avec une virgule devant le pronom relatif indiquant que celui-ci est dissocié du complément qui le précède – lequel ne peut donc être considéré comme son antécédent « logique » : j’ai dû me séparer d’un de mes chiens, qui était devenu agressif ; il a contacté une de mes conseillères, qui l’a écouté attentivement ; j’ai acheté un des livres récemment parus, qui m’a été chaudement recommandé.

Mais de préférence un choix motivé

Avec les locutions un de ceux qui, une de celles qui, le pluriel s’impose-t-il comme « une évidence » ? Nullement, comme le suggèrent certains exemples qui précèdent, ainsi que plusieurs citations fournies par Le bon usage ou par Littré (au mot un). Lorsque Charles Du Bos écrit dans son Journal : « May Sinclair est une de celles qui […] sollicite et retient l’attention », il privilégie un accord au singulier qui distingue l’écrivaine britannique d’autres femmes dignes d’attention. Il en va de même lorsque Boileau (Épitre IV), à propos de M. de Soubise, écrit qu’il est « un de ceux qui s’y est le plus signalé ».

Le cas de un de ceux qui et des tours avec deux donneurs d’accord potentiels est loin d’être isolé. Il est d’autres syllepses possibles, notamment avec des constructions exprimant le plus haut degré  : un secret des mieux gardés ou gardé  ; une minorité des plus protégées ou protégée. Même si certains puristes n’admettent que l’accord au pluriel après des, on comprend qu’une autre logique, de nature sémantique, puisse prévaloir et favoriser le singulier du noyau nominal (un secret, une minorité).

Sans doute s’agit-il d’une matière un peu complexe, mais lorsque l’orthographe grammaticale sert la précision de l’expression, ne manquons pas de le souligner. Au risque d’occasionner un de ces maux de tête – ou mal de tête  ? – qui ne doivent pas – ou ne doit pas ? – vous inquiéter…

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